Genèse

Philippe Lesage, 2018, Canada, DCP, version originale française et anglaise sous-titrée français, 130', 16/16 ans

MA à 20:30

Description

Peu importe qu’il tourne des fictions («Copenhague. A Love Story», «Les démons») ou des documentaires («Laylou», «Ce coeur qui bat»), Philippe Lesage aime puiser des éléments autobiographiques dans sa jeunesse pas si lointaine, donnant à ses films une touche de vérité, avec toujours une démarche esthétique soignée.

Sa signature visuelle est depuis longtemps reconnaissable: l’observation attentive, parfois immobile, de ses personnages, sachant aussi agencer des musiques envoûtantes et hypnotiques pour nous happer dans ses mondes peuplés de grands enfants le plus souvent à la dérive, ou juste un peu confus. Les trois héros de «Genèse», qui se croiseront peu ou pas au fil de ce récit aux vagues allures de triptyque, cherchent tous la même chose, l’expriment de diverses manières, et dans certains cas mûrissent en prenant quelques coups sur la gueule, ou pire encore.

Guillaume (Théodore Pellerin) et Charlotte (Noée Abita) sont issus d’une famille reconstituée, mais ce n’est guère un enjeu, leurs parents étant quasi invisibles et leurs liens épisodiques, lui dans un pensionnat, elle toujours à flâner quelque part, mais jamais en classe. Arrogant, brillant, Guillaume est aussi cabotin, ce qui lui permet de masquer ses fragilités, dont une attirance trouble pour son meilleur ami. Quant à Charlotte, éprise d’un garçon qui ne tient pas à l’exclusivité sexuelle, elle se jette dans les bras d’un autre qui l’écorchera davantage, ce qui ne fera qu’accentuer ses errances, dont certaines aux graves conséquences.

À peine sortis du monde de l’enfance, ils agissent de manière impulsive, parfois même théâtrale, la caméra de Philippe Lesage les suivant de jour comme de nuit dans leurs habitats naturels: un dortoir, un bar, des rues désertes, des sous-sols de bungalow propices à la fête, et parfois aux troublantes confidences. Ces environnements d’une banalité confondante sont autant d’espaces où irradient ces êtres complexes, avides de sexualité, mais plus fondamentalement en quête de sens et d’amour.

Leurs pérégrinations, certaines amusantes et d’autres à donner froid dans le dos, sont le plus souvent vécues en parallèle, se concluant de manière émouvante dans la résidence familiale. C’est alors que s’opère dans «Genèse» une rupture de ton, un déplacement spatio-temporel qui s’inscrit dans une même continuité thématique (la chanson «Pour boire il faut vendre» ouvre le film, d’abord avec Guillaume debout sur son pupitre, et ensuite dans une colonie de vacances, décor familier chez Lesage, pour annoncer ce dernier chapitre).

Il s’agit d’abord d’une occasion de renouer avec Félix (Édouard Tremblay-Grenier), ce garçon jadis pétri d’angoisses dans «Les démons», à peine plus vieux, mais tout aussi peu sûr de lui, surtout devant une fille dont il est épris. Cette échappée dans la nature, évocation d’un éden québécois, témoin de la naissance d’un premier amour avec toutes les maladresses qu’il peut comporter, offre une vision plus candide des jeux de la séduction.

Elle n’en demeure pas moins déstabilisante, nous faisant regretter Guillaume et Charlotte qui, malgré leur profil parfois tragique, illuminent tout le film. Une magie rendue possible par la délicatesse avec laquelle Lesage a composé ces deux personnages complexes, déboussolés, téméraires, défendus avec un savant mélange de vulnérabilité et d’aplomb par Théodore Pellerin et Noée Abita, des acteurs d’exception. Genèse leur appartient totalement. – André Lavoie, Le Devoir