Mid90s

Jonah Hill, 2018, États-Unis, DCP, version originale anglaise sous-titrée français et allemand, 85', 12/14 ans

LU 19:00

Description

Premier film, premier beau coup pour Jonah Hill. Après avoir tourné avec des cinéastes aussi précieux et divers que Martin Scorsese, Judd Apatow, Bennett Miller, Quentin Tarantino, Harmony Korine, Cary Fukunaga et les frères Coen, l'acteur passe pour la première fois derrière la caméra avec «90's», qu'il écrit et réalise. Sur fond de skate et d'années 90, il y raconte une parenthèse désenchantée et tendre dans la vie d'un jeune adolescent.

Stevie a 13 ans, une mère attentionnée, un frère taré. Steve n'a pas d'amis, et cherche sa place. Hasard ou destin, sa route va croiser celle de skates, et surtout des garçons dessus, qui usent le groudron du Los Angeles des années 90. Des planches de salut pour s'élever et fuir le quotidien, et sur lesquelles Stevie va sauter, pour s'accrocher aux wagons d'un petit groupe de marginaux.

«90's» est un récit initiatique, une coming of age story. C'est simple et limpide dès les premiers instants, qui imposent d'emblée une cellule familiale schizophrène, où ce héros incarné par l'extraordinaire Sunny Suljic est tiraillé entre la douceur protectrice d'une mère (Katherine Waterston) et la brutalité inouïe d'un grand frère (Lucas Hedges).

Jonah Hill connaît les règles, et ne cherche pas à les contourner ou les tordre. Au contraire, il y installe son récit avec une sobriété éclatante, armé d'un format 4/3 utilisé comme une petite mais puissante fenêtre sur l'intimité d'un môme qui se cherche. C'est là toute la réussite évidente et renversante de «90's», chronique ado terriblement juste et sensible.

C'est paradoxalement cette simplicité dans la mise en scène, l'écriture, la photo, qui donne son caractère précieux et lumineux à «90's». Jonah Hill évite beaucoup d'écueils des premiers films trop démonstratifs, soucieux de remplir plans, scènes et dialogues pour étaler les ambitions. En plus de résister au réflexe classique de se donner un rôle, le réalisateur et scénariste donne l'impression de se contenter de suivre ce garçon, sans effort ni manières.

Cette apparente facilité pourra donner au film des allures superficielles, mais ce serait passer à côté de la finesse de l'écriture. Il suffit d'un grand frère qui fond en larmes dans une cuisine ou d'une de ses terribles confessions, ou encore d'un regard silencieux entre deux amis de longue date qui semblent désormais séparés par un immense fossé, pour sentir un regard d'une tendresse et d'une sincérité troublantes sur ces personnages et ce qu'ils racontent - de l'enfance, de l'âge adulte, et des désillusions douloureuses entre les deux.

La scène finale illustre à merveille ce soin presque invisible apporté aux dialogues, avec une économie de mot au service d'une émotion subtile, souvent singulière, et parfois surpuissante.

C'est aussi parce qu'il s'efface pour laisser ses acteurs posséder le film et vampiriser l'écran que Jonah Hill prouve son talent de réalisateur. Avec ses grands yeux clairs et ses mèches rebelles, Sunny Suljic est une révélation fracassante, qui illumine chaque plan, en équilibre parfait entre l'innocence touchante d'un enfant qui s'efface et la violence tremblante d'un adolescent qui s'éveille. Croisé dans «Mise à mort du cerf sacré» et «La Prophétie de l'horloge», entendu dans «God of War» où il est Atreus, il se retrouve ici sous les projecteurs, et impossible d'imaginer que ce sera la dernière fois.

La bande autour de lui est également fantastique, composée de corps et visages si différents que leur réunion est aussi drôle et captivante. Na-kel Smith, Olan Prenatt, Ryder McLaughlin et Gio Galicia sont tous d'une justesse folle, volant ça et là des moments, au détour d'une réplique ou d'un plan qui les humanise et les dessine en creux.

Le talent de Katherine Waterston se retrouve dans ce beau rôle de mère discret mais central, dont elle incarne les différentes facettes en quelques scènes, tandis que Lucas Hedges est une tornade qui traverse le film, fiévreux et imprévisible.

La réunion de ces talents, confirmés ou révélés, relève presque d'une petite magie à l'écran. Tout comme la musique signée Trent Reznor et Atticus Ross, planante et enivrante. Tout comme l'utilisation de morceaux connus, de Nirvana à The Pixies. Tout comme certaines touches humoristiques, avec notamment cet échange halluciné et irrésistible entre le groupe et un policier.

En bon chef d'orchestre, Jonah Hill a assemblé 90's avec la maîtrise discrète d'un cinéaste précis, qui a préféré commencer doucement dans le cadre d'une simple chronique adolescente, pour mieux présenter un point de vue beau, sobre et poignant sur le monde. Et c'est par ce regard qu'il pose sur l'adolescence et l'amitié, la solitude et la violence, et les peurs silencieuses qui rongent enfants et adultes, qu'il prouve déjà sa valeur. – Geoffrey Crété, Écran large